Deux sœurs, une hôtesse de l’air, le volcan et l’homme qui n’avait pas mal
DOULEUR.- C’est un quartier paisible d’une proprette banlieue anglaise. Dans l’une des maisons blanches bien alignées, une femme se réveille d’un cauchemar. Par la fenêtre, elle observe le manège de quelques pigeons avant d’aller se faire un café. Puis elle nettoie son canapé en cuir tandis que passe son fils Moses. Ce grand gaillard mutique et obèse s’apprête à sortir. « Tu vas te faire arrêter pour vagabondage ! » et sa mère de s’emporter : « C’est quoi, tes ambitions ! » Curtley, le mari de Pansy, n’est pas mieux loti. Pourquoi donc va-t-il bricoler dans son gourbi minable au milieu des déjections d’écureuils et des fientes de pigeons… Pansy en a contre le monde entier. Les bénévoles au sourire béat qui vous arnaquent, les voisins avec leur chien ou leur bébé obèse.
Dans son salon de coiffure, Chantelle, la jeune sœur de Pansy, écoute avec bienveillance les clientes qui se confient volontiers. Elle est aussi la confidente complice de ses deux grandes filles Kayla et Aleisha, toutes deux bien impliquées dans la vie sociale et professionnelle. D’ailleurs Pansy qu’elle tente de coiffer, lui dit bien : « Tu prends tout à la rigolade ! » Il est vrai que Pansy, elle, ne rigole pas du tout. Elle enguirlande une caissière de supermarché parce qu’elle ne sourit pas et se prend la tête, sur un parking, avec un automobiliste qui lui demande si elle s’en va… Lorsque la fête des mères approche et que Chantelle propose à Pansy d’aller se recueillir sur la tombe de leur mère, Pansy se renferme un peu plus encore.
Deux sœurs (Grande-Bretagne – 1h38. Dans les salles le 2 avril) est le quatorzième long-métrage du vétéran britannique Mike Leigh (82 ans) qui invite, ici, à un portrait quasiment entomologique d’une femme de la bonne cinquantaine extrêmement mal dans sa peau. A qui veut l’entendre (ou pas), Pansy le dit : « Je suis malade », « Je suis si fatiguée », « J’ai si peur », « Tout le monde me hait ». De fait, Pansy n’est pas aimable. Mais c’est une personne souffrante que Leigh observe au plus près, au point de même mettre le spectateur mal à l’aise. Est-ce pour cela que plusieurs festivals ont refusé le film d’un cinéaste pourtant souvent primé : palme d’or à Cannes 1996 pour Secrets et mensonges, Lion d’argent à Venise 2004 pour Vera Drake ?
Avec Mike Leigh, l’existence est comique et tragique à la fois : « Le film est une comédie au sens où Tchékhov en écrivait. Les gens continuent de se demander si La Cerisaie est une comédie ou une tragédie. En réalité, c’est l’un et l’autre. D’ailleurs je n’ai jamais réalisé un film qui ne soit pas comique en un certain sens, et pourtant tous mes films traitent de la difficulté de vivre. »
Marianne Jean-Baptiste, déjà présente dans Secrets et mensonges, incarne à la perfection cette Pansy au bout du rouleau. En contre-point, Michele Austin est une Chantelle pétillante. Et il restera in fine au spectateur à ‘imaginer la résolution de cette aventure humaine et intime… Une histoire à la fois crispante et touchante.
VOYAGE.- Ah, elle en rêve d’être hôtesse de l’air, la blonde Natacha ! Depuis sa plus tendre enfance, elle voulait, comme le chantait Dutronc, voir le bas d’en haut. Mais, au début des années soixante, les femmes sont à la cuisine et les hommes dans le salon à siroter une Suze. Quid alors des désirs de voyage et d’aventures d’une gamine ? D’autant que la gamine est… trop grande de deux centimètres pour les standards de l’hôtesse de l’air. Qu’à cela ne tienne, Natacha est une battante. Par un concours de circonstances bien opportun, Natacha va se retrouver sur le tarmac d’un aéroport, prête enfin à embarquer. Dans l’avion, doit aussi monter une hôte de marque, en la personne de la Joconde, le fameux tableau de Leonardo da Vinci ! André Molat, ministre de la Culture et homme politique prêt à tout pour se faire mousser en se gaussant de mots devant la presse, est aussi de la partie. Mais voilà que débarque une bande de malfrats armés qui dérobent la caisse contenant le portrait de Mona Lisa. Le sang de Natacha ne fait qu’un tour. Suivie par Walter, un steward bien couard, Natacha se lance dans une sacrée poursuite…
C’est aux accents de Fly me to the Moon que s’ouvre Natacha (presque) hôtesse de l’air (France – 1h30. Dans les salles le 2 avril), le sixième long-métrage de Noémie Saglio qui s’empare donc d’une star de la bande dessinée des seventies, née dans l’esprit des Belges Gos (scénariste) et Walthery (dessinateur) dont elle va faire une héroïne féministe de ce temps, en la débarrassant de son image de fille agréablement sexy. « Pour moi, dit la cinéaste, il était hors de question de proposer une figure féminine qui ne soit pas intelligente et intrépide. C’est donc Natacha qui me lie à la BD et la principale source d’inspiration du film, parce qu’elle n’a peur de rien dans un monde d’hommes. Sans pour autant être donneuse de leçons. Si Natacha peut parler à toutes les générations, c’est parce qu’elle incarne ce qu’est d’avoir un rêve, mais aussi l’impression d’évoluer dans un monde où il semble impossible de le réaliser. »
Pur divertissement mais aussi simple petite bulle de savon, le film qui se promène de la plage d’Omaha Beach à une splendide villa italienne en passant par Saint-Paul de Vence, vaut pour sa dimension joyeusement et résolument féministe (Natacha mène totalement le bal et révèle même sa propre bobonne de mère à sa féminitude) mais aussi pour des trouvailles comme la voix off (celle de Fabrice Luchini) qui commente les faits et gestes de Natacha, les délires complotistes d’un pur maboul qui annonce la pilule contraceptive, le covid et la voiture électrique), enfin la naissance cinématographique d’un certain Jacques Chirac !
Quant au casting, il tient la route avec Camille Lou (Natacha) Vincent Dedienne (Walter), Didier Bourdon (Molat), Elsa Zylberstein (Colette) et Isabelle Adjani, délirante en descendante de Mona Lisa. Et vous savez quoi ? Natacha finira bien par voler.
CATASTROPHE.- Dans une brume épaisse, deux anoraks rouges avancent dans une nature verte et épaisse. Nous sommes sur les flancs pentus de la Soufrière, le grand volcan, toujours en activité, de la Guadeloupe. Accompagnée d’Aimé Lubin, jeune Guadeloupéen doctorant, auquel elle transmet sa passion du métier, Katia Reiter renifle l’air, touche les pierres, effrite de la terre entre ses doigts. Volcanologue passionnée et directrice de l’Observatoire volcanologique et sismologique sur le Houëlmont, à Gourbeyre, elle s’apprête, après quelques dix années en poste, à partir pour une nouvelle mission à l’autre bout du monde. Mais la menace d’une éruption majeure se profile. L’île est rapidement aux abois et Katia va devoir prendre les bonnes décisions pour assurer la sécurité de la population… Mais, en matière de volcanologie et d’éruption imminente, les certitudes n’existent pas vraiment.
Troisième long-métrage de Cyprien Vial après Bébé tigre (2014) et Embrasse-moi (coréalisé avec Océan en 2017), Magma (France – 1h25. Dans les salles le 19 mars) pourrait être un film-catastrophe. Tous les ingrédients sont réunis. Un drame naturel qui menace, une population en péril et des héros qui tentent, au péril de leurs vies, de faire face. Mais nous ne sommes pas du côté d’Universal ou de Paramount ! Plutôt que de filmer de violentes coulées de lave s’échappant d’un volcan considéré comme un… méchant, le cinéaste évoque une crise plus sourde où la possible éruption va réveiller et révéler les problématiques de l’île. A cet égard, le rôle d’Aimé, l’enfant du lieu (Théo Christine, excellent), va donner naissance à une manière de film d’apprentissage. « Avec Aimé, dit Cyprien Vial, j’ai eu envie d’offrir une interprétation moderne de la figure du héros guadeloupéen, ce fier guerrier. Aimé est respectueux de la hiérarchie, mais lorsque l’avenir de son île est en jeu, sa fierté s’exprime de manière puissante. Son appartenance au territoire est la clé de la résolution finale. »
Quant au personnage de Katia Reiter, incarnée par une Marina Foïs convaincante, il repose sur la figure tutélaire de Katia Krafft, la volcanologue haut-rhinoise, disparue en juin 1991 avec son mari Maurice sur les pentes du mont Unzen au Japon. Avec toujours ses gros souliers crottés, Katia Reiter est en pleine gestion de crise, confrontée régulièrement à un préfet aux abois et aux prises avec son magma intérieur comme celui de la tension sociale qui monte dans l’île.
Après avoir découvert le court métrage documentaire La Soufrière (1977) de Werner Herzog, Vial s’est inspiré, en situant l’histoire de nos jours, de la dernière éruption de la Soufrière en 1976 où 70.000 personnes du sud de la Guadeloupe avaient été déplacées vers la Grande-Terre tandis qu’une guerre d’ego opposait Haroun Tazieff et Claude Allègre…
Sur les flancs de la montagne, la mission de Katia et d’Aimé devient celle de « pisteurs » qui appréhendent le volcan comme un être vivant qui parle et dont ils ne peuvent comprendre les mots qu’en tendant l’oreille de manière humble et attentive. On tend volontiers l’oreille avec eux à ce drame humain et naturel.
ACTION.- Employé de banque à Saint Diego, en Californie, Nathan Caine est un brave type passablement transparent. Le genre grand couillon qui a peur des filles et passe ses nuits à jouer en ligne à des jeux de guerre. Nate Caine est normal. Presque. Il est en effet atteint d’une maladie rare, une CIP, autrement dit, en français, une insensibilité congénitale à la douleur. Jusque là, Nate se protégeait comme il pouvait des agressions du monde. Mais il n’est pas insensible au charme de la mignonne Sherry, guichetière dans sa banque. Mieux, Sherry lui sauve la mise lorsque, dans un bar où ils se retrouvent, débarque une grosse brute qui harcelait Nate au collège et le surnommait Novocaïne à cause de son problème… Tout part pourtant à vau l’eau lorsque trois braqueurs investissent, à la veille de Noël, la banque. Le directeur est tué, Sherry (Amber Midthunder) prise en otage, des policiers abattus et voilà Nate « empruntant » une voiture de police pour se lancer à la poursuite des méchants. De quoi passer pour un suspect potentiel aux yeux de la police…
S’ouvrant aux accents d’Everybody hurts, la chanson de R.E.M., Novocaïne (USA – 1h50. Interdit aux moins de 12 ans avec avertissement. Dans les salles le 26 mars), c’est l’improbable -évidemment- histoire d’un type qui ne souffre pas quand on lui tape dans le ventre. Une sorte de super-héros capable de plonger sa main dans un bain d’huile bouillante ou de prendre un carreau d’arbalète dans la cuisse sans même faire « Aïe ». Comme il le dit à un brave quincaillier chez lequel il referme une plaie avec de la super-glue : « Quand tu peux t’empaler sans t’en rendre compte, mieux vaut connaître les premiers secours ». Quitte à s’injecter un bon shot d’adrenaline.
Connu pour son rôle de Marvel dans la série Hunger Games et de Hughie Camplbell dans la série The Boys, Jack Quaid, fils de Dennis Quaid et Meg Ryan, traverse, à la fois geek maladroit et héros malgré lui, toutes les épreuves de Novocaïne en prenant de plus en plus de coups sans jamais se départir du flegme des « incassables ».
Du coup, Nate va de bastons en bastons. Ici, dans l’atelier d’un énorme tatoueur, là dans l’appartement de l’un des méchants qui a truffé les lieux de pièges en tous genres. Heureusement que Nate peut compter sur Roscoe Dixon, son seul véritable ami, un joueur en ligne qu’il n’a jusque là jamais rencontré en personne.
Plutôt que des images de synthèse, Dan Berk et Robert Olsen, les réalisateurs, ont fait le choix d’effets spéciaux « à l’ancienne » avec des prothèses, du maquillage ou des cascades physiques. Avec une idée derrière la tête : insuffler à Novocaïne le ton fun et décalé propre aux blockbusters d’action qu’étaient Die Hard, L’Arme fatale ou À toute épreuve. Disons-le clairement, on est loin du compte. Et d’ailleurs la sortie du film dans les salles françaises ressemble déjà à un accident industriel. Et ça, ça fait vraiment mal.