Juste une image…

 

Minotaure

On était sans nouvelles depuis neuf ans du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev. On savait qu’il avait été gravement malade. « A l’été 2021, emporté par la vague de la pandémie, raconte le cinéaste, je me suis retrouvé en réanimation avec 90 % de lésions pulmonaires. J’ai été transporté en extrême urgence dans une clinique de Hanovre, en Allemagne, et ai été plongé dans un coma artificiel. J’en ai été extrait quarante jours plus tard et suis resté en rééducation dans cette clinique sans pouvoir du tout bouger pendant plusieurs mois, sans que je sente aucun de mes membres. C’est dans cet état que j’ai appris le déclenchement de la guerre en Ukraine. Ce fut un choc, une immense douleur et un profond désespoir. »
C’est dans un centre de rééducation à Bad Camberg, près de Francfort, alors qu’il réapprenait à marcher et à se servir de ses mains, que Zviaguintsev prend la décision de ne pas rentrer en Russie, ne voulant aucunement être associé à ce qu’a fait son pays. Au printemps 2022, il déménage, en fauteuil roulant, avec sa famille à Paris. « J’ai choisi, dit-il, la France, car c’est la Mecque du cinéma et c’est ici que le metteur en scène est le véritable auteur de son film. » En France, il continue sa rééducation, peut rapidement abandonner le fauteuil roulant et réapprendre à marcher seul.
En 2021, Nathanaël Karmitz qui a appris que le cinéaste est intéressé par La femme infidèle (1969), le film de Claude Chabrol, en a récupéré les droits. Il propose à Zviaguintsev d’en faire une adaptation. Celui-ci signe un contrat d’écriture à l’automne 2022, s’attèle au printemps 2024 à la préparation du film et, à l’automne 2025, commence, avec son équipe, le tournage de Minotaure.
Présenté en compétition au Festival de Cannes en mai dernier, Minotaure y remporte le Grand prix et le film représentera la France à la prochaine cérémonie des Oscars. Le film sera assurément l’un des grands moments de la rentrée cinématographique.
Sur les écrans français le 14 octobre prochain, Minotaure se déroule dans la Russie de 2022. Chef d’entreprise prospère, Gleb vit dans une maison de verre perdue dans les bois avec sa femme, Galina, et leur fils. Il se retrouve confronté à des problèmes professionnels croissants, dans un monde de plus en plus instable. Avec le début de l’invasion de l’Ukraine, Gleb perd des collaborateurs importants, car ceux-ci émigrent vers l’Occident. Dans le même temps, une décision du gouvernement le contraint à mobiliser quatorze de ses employés pour l’« opération militaire spéciale ». Au même moment, Gleb s’aperçoit que Galina le trompe. Son effondrement s’accélère et il commence à réagir de manière de plus en plus violente envers son entourage. Gleb se débarrasse alors de ses deux problèmes avec le plus grand détachement possible…
Si les premiers films de Zviaguintsev se tenaient loin de la politique, les quatre suivants, Minotaure compris, abordent la situation en Russie. « Depuis Leviathan, remarque le metteur en scène, c’est vrai que mes films s’inscrivent dans un contexte politique donné, car la politique est entrée dans nos vies et il est impossible de s’en détacher. » Et de raconter une histoire : « Un homme et son fils se promènent dans la rue. Au loin se profile une manifestation. L’homme et son fils s’arrêtent pour la voir passer. Soudain, la police déboule et les embarque dans un panier à salade. Une fois en route, le fils demande à son père : “Où est-ce qu’ils nous emmènent ?” Et le père répond : “Je ne sais pas, la politique ne m’intéresse pas.” »
Et le réalisateur de conclure : « Une fois que la politique est entrée dans ta vie, tu ne peux plus ne pas y penser, ne pas te poser de questions, c’est impossible. »

© MK Productions, CG Cinéma

 

La critique de film

Justin, paysan en terre inconnue  

Justin (Alban Ivanov), un paysan lancé dans la tourmente guerrière.

Justin (Alban Ivanov), un paysan
lancé dans la tourmente guerrière.

Ah dieu que la guerre est jolie ! L’antiphrase est grinçante mais dans le cas de Justin Le Juste, misérable paysan dans la France rurale de février 1915, elle ne résonne absolument pas. Car cet homme simple ne sait tout bonnement pas ce qu’est la guerre. Quand le curé de son village, entouré de deux gendarmes, vient lui apprendre qu’il est temps de défendre la mère patrie contre le boche, il ne comprend clairement pas de quoi il est question. Ce qui lui vaudra de prendre des coups, de se retrouver à terre le nez en sang et de partir, menotté et accroché à une carriole, au combat pour aller défendre la France. Lui qui ne connaît que son dur labeur et l’existence des villages alentour qu’en entendant le son lointain des cloches.
Dès l’ouverture du film, c’est cette triste existence que le paysan, désormais sous la capote bleu horizon, raconte par le menu à Marie Baratier, journaliste au Canard enchaîné. Mais 14-18 est passé par là et le paysan paumé a vu l’horreur, la misère et la mort en face : « C’est avec les mots que les riches font crever les pauvres, que les curés et les gendarmes envoient les paysans à la boucherie. »
En s’appuyant librement sur Justin le Juste ou La charrette, l’unique roman de Jean-Marc Pompougnac (1929-2001) publié en 1967 aux éditions de la Table ronde, qu’Eric Barbier a imaginé son huitième film pour le grand écran après notamment La promesse de l’aube (2017) et Petit pays (2020).
« J’ai découvert, dit le cinéaste, l’histoire de Justin, ce paysan qui se retrouve au front, qui ne comprend rien, confond les Allemands et les Français, mélange les grades de ses supérieurs, pense que les tirailleurs sénégalais sont les ennemis parce qu’ils sont noirs, déserte sans aucun état d’âme. Pompougnac prenait à rebours toutes les situations sur la guerre en les traitant par l’absurde. Jamais je n’avais lu de livre qui abordait la grande guerre sous un angle aussi satirique et antimilitariste. »

Justin vient au secours d'un aviateur allemand.

Justin vient au secours d’un aviateur allemand.

Dans son travail de documentation, Barbier a aussi plongé dans Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, un récit qui n’a pas été écrit après la guerre mais au jour le jour pendant le conflit et où l’on voit, à travers ces écrits, toute la folie du commandement.
La guerre de 14-18 a fourni au cinéma la matière d’oeuvres majeures. On songe évidemment à La grande illusion (1937) de Jean Renoir, A l’Ouest, rien de nouveau (1930) de Lewis Milestone, Johnny s’en va-t-en guerre (1971) de Dalton Trumbo, La vie et rien d’autre (1989) et Capitaine Conan (1996), tous deux de Bertrand Tavernier et on en oublie certainement…
Mais Eric Barbier, lui, donne un film singulier. D’abord parce que son personnage est un immense « naïf ». Un homme rude, qui connaît les difficultés du travail de la terre, qui sait combien une bonne charrette est indispensable pour ne pas crever à la tâche. Ensuite parce que ce Justin, qui n’a rien demandé à personne, va se retrouver du côté des laissés pour compte, de la « chair à canon », des anonymes jetés dans les tranchées et dont le nom n’existera plus que sur les monuments aux morts. Mais s’il n’est pas au fait des choses de la guerre, Justin est un homme droit qui va se retrouver, presque malgré lui mais ensuite en pleine conscience, du côté d’une poignée de trouffions qui se révoltent contre la hiérarchie militaire et les patriotes de salon qui exhortent l’héroïsme des soldats.

Basile, le tirailleur (Birane Ba) qui apprend le monde à Justin.

Basile, le tirailleur (Birane Ba)
qui apprend le monde à Justin.

En gardant un temps un regard d’enfant avant que ses yeux ne se décillent, Justin traverse des mondes où se révèlent les inégalités sociales, les rapports de force et de pouvoir. Il va côtoyer la lâcheté de certains, qu’ils soient puissants (le colonel Joyard) ou misérables (les soldats prêts à tirer sur leurs amis), se confronter à des figures de l’autorité, du propriétaire terrien qui l’exploite comme un serf aux gradés de tous poils qui ne valent pas mieux les uns que les autres…
Dans les pas de Justin, c’est un vrai récit picaresque que donne Eric Barbier. Avec son « héros » qui va se retrouver dans les situations les plus périlleuses ou les plus ubuesques et dont il se sortira parce qu’il est malin et intelligent.
La mise en scène est des plus classiques et d’ailleurs on n’attend pas d’Eric Barbier qu’il fasse spécialement les pieds au mur. Il y a trois séquences de combat et lorsque les hommes, exténués et excédés, refusent de sortir des tranchées et d’aller à la boucherie, on songe évidemment à Stanley Kubrick et ses Sentiers de la gloire (1957). Dans les deux films, il est question des fusillés pour l’exemple condamnés en deux minutes par des tribunaux militaires pour avoir refusé de monter au front.
Mais les séquences les plus cocasses sont celles où Justin est fêté comme un héros (il a sauvé de la mort un aviateur abattu) par les troupes allemandes pour un « acte de haute portée humaine », avant de se retrouver accusé d’être un espion du Deuxième bureau !

Marie Baratier (Alexandra Lamy), une journaliste du Canard enchaîné. Photos Julien Panie

Marie Baratier (Alexandra Lamy),
une journaliste du Canard enchaîné.
Photos Julien Panie

Dans ses pérégrinations, Justin fera deux rencontres capitales : Marie, la journaliste du Canard enchaîné, animée par sa volonté d’informer le public des exactions commises par l’armée et de dénoncer le « bourrage de crâne » et Basile, le tirailleur africain, instituteur dans son pays, patriote, amoureux de la France et révolté par l’injustice de la hiérarchie militaire.
Ce film qui parle aussi de fraternisation, est porté par des comédiens qui se glissent avec aisance dans leurs personnages. Alexandra Lamy est Marie, la journaliste du Canard, Birane Ba, pensionnaire de la Comédie française, est Basile, le tirailleur lettré et l’humoriste Alban Ivanov Justin le soldat perdu puis révolté. Enfin on est ravi de retrouver, ici, dans un petit rôle d’espion allemand, l’excellent David Bennent qui fut, en 1979, Oskar le tambour du film de Schlöndorff.
« Mais qu’est-ce que je foutais dans ce merdier ! » Justin se l’est demandé très longtemps.

JUSTIN LE JUSTE Drame (France – 1h54) d’Eric Barbier avec Alban Ivanov, Alexandra Lamy, Birane Ba, Thierry Hancisse, Nicolas Avinée, David Bennett, Andreas Schröders, Ferdinand Dörfler, Jean-Edouard Bodziak, Yann Lesvenan. Dans les salles le 23 septembre.

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