Juste une image…

 

Schpountz

Orphelin élevé par son oncle, Irénée Fabre ne compte absolument pas reprendre, avec son frère Casimir, la petite épicerie de l’oncle Baptiste à Eoures, entre Marseille et Aubagne. En fait, Irénée rêve d’être une vedette du grand écran. En attendant ce brillant destin, sa nonchalance, sa maladresse et son gros appétit le font considérer par son oncle comme un irrécupérable boulet.
De passage dans son village pour tourner un film, des techniciens de cinéma s’aperçoivent qu’Irénée est ce qu’ils surnomment dans leur jargon, un schpountz, autrement dit un jobard se croyant artiste. Ils l’écoutent, amusés, évoquer naïvement son obsession de cinéphile et faire la démonstration de ses talents, déclamant une tirade sur la peine de mort, puis se lançant dans une chanson burlesque. Ppour le tourner en ridicule, ils lui font signer un faux contrat d’acteur professionnel aux clauses aussi mirobolantes que loufoques, qui non seulement n’éveillent chez lui aucun soupçon, mais exaltent sa confiance en lui. Comme le lui explique Charlet, un des membres de l’équipe, il est un schpountz parfait, ce qu’il lui précise en ces termes : « Le schpountz, (…) c’est un rôle. Un rôle extraordinaire dans un film extraordinaire. Ce rôle, depuis cinq ans, attend l’acteur qui pourra l’incarner. On a essayé toutes les vedettes, tous les plus grands noms de l’écran ! Aucun n’a pu l’interpréter. C’est pour ainsi dire Greta Garbo en homme. Vous vous rendez compte ? »
Après avoir mis en scène Marius, le dernier volet de la trilogie marseillaise en 1936, Marcel Pagnol s’attaque, en mars 1937, à Regain, une adaptation du roman éponyme de Jean Giono et… au Schpountz, deux oeuvres  qu’il va tourner en parallèle, avec quasiment les mêmes comédiens, la même équipe technique, les mêmes figurants et même certains décors…
Pour écrire le scénario du Schpountz, Marcel Pagnol est parti d’une anecdote survenue en 1934 sur le tournage d’Angèle. Pour incarner Irénée Fabre, le cinéaste pense à Fernandel, acteur idéal pour jouer une situation comique tout en sachant rester émouvant. Il est vrai que le comédien est alors très présent au côté de Pagnol puisqu’il joue dans Angèle, Regain et donc Le Schpountz.
L’anecdote est la suivante: lors des prises de vues extérieures d’Angèle, des curieux, des villages alentour, venaient assister au tournage. Parmi ces visiteurs réguliers, un jeune homme à la présentation modeste tentait de se faire passer pour une personne importante. Dès lors, le chef opérateur, qui avait compris son manège, le surnomma le schpountz. Ce technicien et son équipe lui firent miroiter une grande carrière d’acteur, allant même jusqu’à lui faire signer un contrat bidon…
Novateur pour l’époque, le film base son intrigue sur une mise en abîme propre à l’art cinématographique : il reprend l’anecdote citée plus haut et met en scène une équipe de tournage filmée par la véritable équipe de tournage elle-même. Pagnol y ajoute un côté « arroseur arrosé » puisque le schpountz, le jobastre ou le fada (termes utilisés dans le film) finit par avoir raison dans son insistance, et réussit à s’ouvrir les portes des studios pour y triompher comme acteur. Un hommage appuyé est rendu à Charlie Chaplin, avec pour ambition de donner enfin ses lettres de noblesse au cinéma comique, souvent considéré par les critiques comme un genre mineur.
Enfin, au-delà de la comédie, Pagnol livre une superbe réflexion sur l’essence du comique, une pertinente interrogation sur la place du clown dans l’art et dans nos sociétés. L’auteur va chercher ce qu’il y a de tragique dans le métier d’amuseur et surtout il en fait ressortir la grandeur…

Le Schpountz, le mardi 14 avril à 19h30 au Palace, avenue de Colmar. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© DR

 

La critique de film

La lente libération de Marianne  

Marianne (Mélanie Thierry), une femme qui étouffe...

Marianne (Mélanie Thierry),
une femme qui étouffe…

Il y a quelque chose d’hiératique et d’intemporel, presque d’éternel, dans la vaste demeure de la famille Casella. Quelque part dans la campagne angevine, au coeur d’un parc boisé qu’on imagine immense, c’est la résidence d’une dynastie industrielle provinciale. Un lieu qui semble échapper au poids et au mouvement du temps.
Dans cette maison à la décoration élégante qui incarne une richesse qui n’a cessé de croître de générations en générations, une richesse sûre d’elle, discrètement arrogante, officie Marianne, l’épouse d’Antoine qui vient de reprendre la direction de l’entreprise. Marianne est aujourd’hui, la femme d’un riche industriel, enviée et admirée, épouse modèle et mère de famille dévouée. Elle va avoir 40 ans et le confort de la vaste demeure familiale a lentement refermé sur elle son piège impitoyable. Prisonnière d’un inextricable réseau d’obligations sociales, familiales et conjugales, complice de son propre effacement, elle a, sans même s’en apercevoir, renoncé à elle-même.
Mais la disparition de l’épouse d’André va faire s’effriter le calme apparent du cocon familial. Désormais, André, trop affaibli et réduit à demeurer dans son lit ou à bouger difficilement, a passé la main à Antoine, son fils aîné. Au cours d’une réunion de famille qui va rapidement prendre un tour houleux, Antoine distribue de conséquents chèques à ses frères et sœurs. Tout a été estimé et réglé chez le notaire. Bob accepte. Traitant son frère de lamentable pantin et de fils à papa, Lili sa soeur, se rebelle : « Ai le courage de dire que tu nous enfumes ! » Lorsque les membres de la famille voudront venir dans la grande bâtisse, il leur faudra payer des nuitées…

Antoine Casella (Eric Caravaca), le nouveau chef de famille.

Antoine Casella (Eric Caravaca),
le nouveau chef de famille.

Pour Antoine, pas l’ombre d’un doute. Même si son père occupe toujours sa chambre, il est bien, ici, chez lui. « On devrait s’installer, ici ! » glisse-t-il à Marianne. Certes, il faudrait refaire le décor, dégager les vieux bibelots mais, pour Antoine, il n’y a pas d’autre solution. « Sinon, tout va partir en couilles et la famille avec… » Mais Marianne, l’épouse parfaite dit : « Je ne veux pas ».
Après avoir été journaliste de théâtre pendant quinze ans, David Roux a approché, parallèlement, le cinéma d’abord comme assistant réalisateur et conseiller littéraire puis en signant deux courts-métrages. En 2019, il est passé au « long » avec L’ordre des médecins, projeté en première mondiale au Festival de Locarno 2018 et sélectionné dans de nombreux festivals internationaux.
Avec La femme de, Roux donne son deuxième long-métrage en s’appuyant sur le roman d’Hélène Lenoir Son nom d’avant paru en 1998 (et nommé au prix du livre Inter) que sa productrice lui fait découvrir alors qu’il vient d’achever son premier film. « C’est une plongée, dit le cinéaste, dans la psyché d’une femme empêchée, dans une famille de la bourgeoisie industrielle catholique de province. C’était d’emblée un défi d’adaptation très excitant. Et j’ai tout de suite vu dans son personnage principal une potentielle héroïne de cinéma, comme pouvaient en proposer les films américains des années 50, qui ont forgé ma cinéphilie. »
De fait si La femme de peut parfois faire penser au Rebecca (1940) de Hitchcock avec ces moments où Marianne semble se réfugier dans le seul espace qui lui appartient, en l’occurrence un bow-window s’ouvrant sur une campagne paisible, on songe souvent, ici, à Claude Chabrol, illustre peintre des drames, des mesquineries et des névroses de la bourgeoisie française de province.

Marianne et Johann Sameck (Jérémie Renier).

Marianne et Johann Sameck (Jérémie Renier).

A l’instar du réalisateur de Noces rouges (1973) ou de La cérémonie (1995), David Roux révèle ce qui se trame dans la maison Casella. Et, de préférence, de manière insidieuse, quotidienne, silencieuse. Car, dans cette famille « exemplaire » où André se conduit comme un vieillard tyrannique, il y a du scandale comme de la transgression. Ainsi lorsqu’on découvre la liaison de Marianne avec son beau-frère où, étrangement, Marianne n’est plus une petite chose fragile et pure. C’est elle qui embrasse Bob comme si, au moment où Antoine s’apprête à la boucler dans une maison dont elle ne veut pas, elle mettait un prix en face de cette trahison…
Excellant à raconter le fonctionnement ordinaire d’une grande famille bourgeoise (ah, les séquences dans le pensionnat religieux que fréquentent les deux enfants d’Antoine et Marianne), le réalisateur de La femme de donne, évidemment, un très beau portrait de femme. Dans ces décors superbes mais étouffants souvent filmés avec des cadres dans le cadre, Marianne ressemble à un moineau qui manque singulièrement d’air. Alors quand resurgit l’ombre de son passé, une brèche s’ouvre. Antoine a demandé à Johann Sameck, un artiste réputé, de venir réaliser des photos dans la propriété. Lorsque le regard de Johann croise celui de Marianne, c’est un pan entier de sa jeune vie qui lui revient en pleine figure. Et qui éclaire alors l’énigmatique séquence d’ouverture du film… Pour Marianne, Johann apparaît instantanément comme un homme aux antipodes des hommes de la famille Casella. Comme s’il ne vivait pas au même rythme qu’eux. Sa simple présence la trouble. Il est là et, contrairement aux siens, il la regarde et l’écoute. Soudain ça change tout : puisqu’elle est écoutée, Marianne s’autorise à parler et, probablement, elle se formule à elle-même des choses qu’elle n’osait pas admettre.

Réunion de famille chez les Casella. Photos ElianeAntoinette

Réunion de famille chez les Casella.
Photos ElianeAntoinette

A cause de Johann, Marianne, révélée à à elle-même, se demande si une autre vie elle possible. Et à quel prix ?
Grâce à un beau casting (Eric Caravaca en Antoine, Jérémie Renier en photographe, Arnaud Valois en Bob ou Jérôme Deschamps dans le personnage d’André) mené par Mélanie Thierry, épatante en femme qui fait face à son impuissance mais qui cherche quand même obstinément à changer le cours implacable des choses, La femme de est un récit féministe qui parle de survie.
Au dernier plan du film, Marianne est seule dans sa voiture. Avec l’esquisse d’un sourire sur ses traits, elle roule. Elle avance au son de Ain’t Got no, I got life chanté par Rosemary Standley. J’ai pas de, j’ai la vie…

LA FEMME DE Drame (France – 1h33) de David Roux avec Mélanie Thierry, Eric caravaca, Arnaud Valois, Jérôme Deschamps, Jérémie Renier, Sarah Le Picard, Jeanne Rosa, Lila Gueneau, Jules Mariot, Nathalie Bécue, Alexandra Stewart. Dans les salles le 8 avril.

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