Juste une image…

Talons Aiguilles
Présentatrice de télévision, Rebeca Giner a grandi loin de sa mère, Becky del Paramo, une chanteuse célèbre qui l’a souvent laissée derrière elle pour privilégier sa carrière et sa vie sentimentale.
Quand l’égocentrique Becky revient à Madrid après plusieurs années d’absence, les deux femmes tentent de renouer. Pour Rebeca, il ne s’agit pas seulement de retrouver sa mère : elle espère enfin obtenir d’elle l’attention et l’approbation qui lui ont manqué. Mais leur rapprochement est compliqué par la jalousie, les rancœurs et un homme qu’elles ont toutes deux aimé : Manuel, le mari de Rebeca et l’ancien amant de Becky. Un meurtre viendra obscurcir encore davantage cette fascinante toile de relations complexes…
En 1991, Pedro Almodovar tourne Talons aiguilles qui, sous de fausses allures de film policier, explore les secrets, les mensonges et le besoin de reconnaissance qui lient les deux femmes.
Dans le cadre de son ciné-club du Palace à Mulhouse, Pierre-Louis Cereja présente ce film qui repose sur un paradoxe : Rebeca et Becky s’aiment profondément, mais leur amour est entravé par l’abandon, la rivalité et une difficulté à se parler franchement. Talons aiguilles ne présente pas une mère simplement cruelle ni une fille simplement victime. Le film montre deux femmes qui se blessent tout en cherchant l’une chez l’autre une reconnaissance essentielle.
Très caractéristique de l’univers coloré et flamboyant d’Almodovar, de son plaisir à mettre en scène des personnages flamboyants et de cultiver des émotions excessive, de son goût aussi pour la musique et les chansons (on entend notamment Luz Casal), Talons aiguilles est porté par deux actrices en verve : Marisa Paredes (Becky) et Victoria Abril (Rebeca) rejointe par Miguel Bosé qui incarne un magistrat instructeur qui, la nuit, sur scène, se transforme en artiste drag, admiratrice et imitatrice de Becky del Paramo.
Grand amateur de mélodrames hollywoodiens ou… suédois, Pedro Almodovar a puisé du côté du Mirage de la vie (Douglas Sirk, 1959), Le roman de Mildred Pierce (Michael Curtiz, 1945) ou Sonate d’automne (Ingmar Bergman, 1978) pour trouver la matière sensible pour interroger une relation mère-fille des plus douloureuses.
Entre suspense criminel et drame familial, Pedro Almodovar déroule donc le fil de retrouvailles impossibles, d’identité et de mise en scène de soi, enfin de rivalité et d’amour entre une mère et sa fille.
César du meilleur film étranger en 1993 et gros succès commercial en Espagne malgré des critiques mitigées, Tacones lejanos (en v.o.), c’est le portrait d’une fille adulte qui continue d’attendre de sa mère une forme d’autorisation : être reconnue, pardonnée et aimée. Becky, de son côté, doit affronter les conséquences de son absence et comprendre que son retour ne suffit pas à effacer le passé.

Talons aiguilles, le mardi 13 octobre à 19h30 au Palace, avenue de Colmar à Mulhouse. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© DR

 

La critique de film

Un rond-de-cuir pétainiste en quête d’efficacité  

Henri Marre (Swann Arlaud), un petit fonctionnaire de Vichy. DR

Henri Marre (Swann Arlaud),
un petit fonctionnaire de Vichy. DR

« Qu’est-ce ce que vous faites à Vichy ? » Dans le brouhaha d’une soirée animée mais à l’atmosphère délétère, on a posé la question à Henri Marre. Sans attendre la réponse. Qui n ‘intéresse personne. Paumé, il tourne dans les pièces. A l’écart des conversations qu’il écoute et auxquelles il voudrait se joindre. En vain. Ici, un chef de cabinet parle d’idéal à repenser. Un autre parle de Pétain comme d’un vieil homme. Marre se crispe et dit sa ferveur pour le maréchal providentiel. Dans la chaleur de la soirée, d’aucuns chantent Carmen et son « Si tue n’aimes pas, prends garde à toi… » Tout en embarquant, discrètement, quelques victuailles au buffet, Marre affirme que le nazisme est grossier et qu’il y a une « voie française pour retrouver notre grandeur ». Tandis qu’on le traite de « patriote du management », un nommé Henriot lui fait les lignes de la main pour conclure : « Vous êtes à l’abri ! Il ne va rien vous arriver d’exceptionnel. »
De fait, Henri Marre est un anonyme. En forme de petit fonctionnaire. Dont il a les atours. Le petit costume étriqué, le petit chapeau, la serviette en cuir. L ‘homme est amer car il est convaincu qu’on ne le prend pas au sérieux. Bien sûr, on pourrait oublier rapidement ce personnage sans goût, ni grâce. A ceci près que nous sommes en 1940, que Pétain est au pouvoir d’une France qui s’est baissée devant l’Allemagne nazie. Et qu’Henri Marre, après avoir bien galéré dans les couloirs encombrés de l’hôtel du Parc a réussi, en clamant qu’il voulait être utile, à décrocher un poste d’inspecteur provincial au bureau de Limoges du Commissariat à la lutte contre le chômage.
« J’ai une tante férue de généalogie, raconte le cinéaste, qui m’a montré un carton avec les lettres de mes arrière-grands-parents. Je savais que mon arrière-grand-père avait été partie prenante du régime de Vichy, qu’il avait écrit ce livre Notre Salut, un traité politique pétainiste, qu’on voit dans le film. Dans ma famille, on n’a jamais parlé de lui comme une personne ayant participé à des choses horribles, mais plutôt comme un individu à côté de la plaque. On lui aurait presque reproché d’avoir raté sa carrière administrative plutôt que ce dans quoi il s’était engagé. (…) J’ai commencé à lire les lettres qui allaient de 1937 à 1946 et je me suis tenu à la période de l’occupation. En faisant des recherches dans les archives, j’ai découvert que des personnes comme lui, il y en a eu plein… C’est pourquoi, le film n’est pas un biopic d’Henri Marre, mais une interprétation libre de la matière de sa correspondance. »

Réunion de travail au Commissariat à la lutte contre le chômage. DR

Réunion de travail au Commissariat
à la lutte contre le chômage. DR

En écrivant Notre Salut, qui a obtenu le prix du scénario à Cannes et une immense ovation à la projection de gala, le réalisateur va, à partir de ces lettres, s’intéresser à un moment de confusion entre un échec intime et un échec national, l’histoire d’un homme qui a confondu son sort personnel avec celui du pays.
En octobre 1940, le mois où commence l’action de Notre Salut, la dictature pétainiste prend deux décisions lourdes de conséquences. Le 3, est signée la loi excluant les Juifs de la vie publique, intellectuelle et financière. Le 24 à Montoire, symbole de la politique de collaboration, Pétain rencontre Hitler et s’efforce de montrer qu’une nouvelle ère s’ouvre pour la France : de nation vaincue, elle devait, selon lui, accéder à un statut respectable en devenant le partenaire du vainqueur, dans le cadre du nouvel ordre européen dicté par l’Allemagne nazie.
C’est dans ce contexte qu’Emmanuel Marre, connu pour le décapant Rien à foutre (2021) inscrit l’aventure d’Henri Marre, 49 ans, qui débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Ce petit homme gris voit dans la nouvelle administration une belle opportunité pour sortir de l’ombre. Dans sa valise, il a emporté une petite pile de Notre Salut, son traité politique édité à compte d’auteur. Marre y défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo : « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle.
Rond-de-cuir à Vichy, Marre imagine pouvoir « redresser » quelque chose à l’échelle de la France et probablement aussi en lui-même. Car on apprend qu’il a un casier judiciaire, qu’il a commis des malversations, dilapidant les biens de sa famille… Alors, il est venu à Vichy pour trouver une occupation à la hauteur des talents qu’il estime avoir.

Henri Marre avec Paulette, son épouse (Sandrine Blancke). DR

Henri Marre avec Paulette,
son épouse (Sandrine Blancke). DR

Le choix de Notre Salut, c’est de toujours laisser Pétain (sinon un plan de dos), Vichy, la collaboration, la grande Histoire, les Allemands même (hormis une courte séquence) hors champ. En jouant très régulièrement sur les échanges en voix off entre Marre et son épouse restée loin de Vichy, Emmanuel Marre centre son propos sur un temps très troublé vécu au quotidien. Au niveau de ce bureaucrate sinistre emporté dans un engrenage mortifère qu’il feint de ne pas mesurer. Ou comment un régime autoritaire vient contaminer (et abolir) la vie des gens.
Car cet homme est une parfaite et terrible illustration de la fameuse banalité du Mal décrite par Hannah Arendt. Un salaud zélé et méthodique qui fait son job, un point c’est tout. Qui cherche le mot « juste » entre ramassage des Juifs, regroupement ou rassemblement. Ce qui est essentiel, dit-il, c’est de tenir les délais. Et qu’importe si le travail consiste à envoyer des Juifs à la mort.
Au fil du récit, le film prend un tour de plus en plus âpre comme lorsqu’un employé du service évoque la place disponible dans les wagons à bestiaux et observe que ça pourrait aller si les enfants, étant plus petits que les adultes, se « serrent un peu… »
Avec une caméra portée, fluide et très mobile, Notre Salut joue la carte du faux documentaire. On colle ainsi à Marre, à son boulot, à ses brefs instants de détente avec sa famille, à ses sorties à des rassemblements pétainistes où il fait le salut nazi. Au coeur d’une distribution sans visages connus, c’est l’excellent Swann Arlaud qui campe le pathétique et lamentable Henri Marre.

"L'essentiel, c'est de tenir les délais..." DR

« L’essentiel, c’est de tenir les délais… » DR

L’une des trouvailles de cette œuvre absolument remarquable, c’est l’audace de l’anachronisme qui apporte quelque chose de désinvolte et de vivant à un récit historique. Un « décalage » dans des dialogues qui sonnent de manière contemporaine mais surtout dans le choix de b.o. comme Sounds Like a Melody d’Alphaville sur la soirée d’ouverture, Popcorn de Gershon Kingsley pour un dîner s’achevant par une danse à la préfecture de Limoges ou encore Live is life d’Opus sur les images d’archives de la foule en liesse accueillant le maréchal à Limoges, en juin 1941.
Un anachronisme qui rappelle sans doute aussi que si Notre Salut est un film historique, il dit bien des choses sur le monde d’aujourd’hui et la société française de ce temps.
Lorsqu’enfin viendra le temps de la débâcle et de la fuite, Marre sera toujours ce pauvre type qui regarde un enfant s’éloigner dans la lumière. Un gamin qui lui demande son âge avant de lui dire : « T’as encore beaucoup de temps à vivre devant toi… » Pour expier sa faute ?

NOTRE SALUT Drame (France – 2h33 d’Emmanuel Marre avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto, Harpo Guit, Mathilde Abd-El-Kader, Jean-Baptiste Marre, Emmanuel Salinger, Laurent Poitrenaux, Thierry de Peretti, Raphaël Thiéry. Dans les salles le 30 septembre.

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