Juste une image…

Noblesse oblige
Louis Mazzini, issu d’une union illégale entre un ténor italien et la fille cadette du 7e duc de Chalfont, de la vieille famille anglaise d’Ascoyne, titrée par le roi Charles II, n’a jamais connu son père, mort d’une crise cardiaque le jour de sa naissance.
Il est élevé pauvrement mais dignement par sa mère, en ayant pleinement connaissance de la noblesse de son extraction du côté maternel et développe avec les années un désir de venger sa mère, victime de l’ostracisme de sa famille, en devenant lui-même duc de Chalfont. Il lui faut pour mener à bien ce projet éliminer successivement, par des méthodes aussi variées qu’inventives, tous les prétendants qui le séparent du titre, avant finalement de tuer le duc lui-même lors d’une partie de chasse, en maquillant l’assassinat en accident.
Le soir où il est enfin proclamé duc, un officier de police vient l’arrêter pour un meurtre qu’il n’a pas commis, celui du mari de sa maîtresse. Condamné à mort par un jugement de la Chambre des Lords (qui avaient le privilège de se juger entre pairs jusqu’en 1948), il écrit dans sa cellule des mémoires où il relate ses crimes réels.
Le matin où Louis doit être pendu, un coup de théâtre prouve son innocence, et il est libéré. À sa sortie de prison, un journaliste lui demande s’il va publier des mémoires. Il s’aperçoit alors soudain avec terreur que…
Distillant un humour noir très britannique, Noblesse oblige, élu en 1999 sixième meilleur film du 20e siècle par le célèbre classement du British Film Institute, est l’un des plus représentatifs des grands succès produits par les fameux studios d’Ealing dans les années d’après-guerre.
Avec un cynisme truffé de références littéraires, le réalisateur Robert Hamer décrit, en 1949, les travers de l’aristocratie anglaise de l’époque édouardienne à travers les portraits successifs des membres de la famille d’Ascoyne, tous plus loufoques les uns que les autres.
C’est Alec Guinness qui incarne tous les membres, y compris Lady Agatha, de la famille d’Ascoyne. A l’origine, il ne devait en jouer que quatre mais il insista pour les interpréter tous.
Ciné-Ried à Riedisheim, dont la saison est consacrée à de grandes figures de l’écran mondial, a programmé Kind Hearts and Coronets (titre en v.o.) pour rendre hommage à Alec Guinness (1914-2000).
Dans les années trente, les amateurs anglais de théâtre tombent en admiration devant la composition moderne qu’Alec Guinness fait de Hamlet à l’Old Vic de Londres. Né à Londres, ses études terminées, Alec Guinness devient rédacteur dans une agence de publicité. Lorsqu’il est licencié pour cause de distraction, il décide de prendre des cours d’art dramatique avec Marita Hunt, qui le renvoie rapidement en lui disant qu’il ne fera jamais rien de bon dans ce métier. « Vous perdez votre temps, lui déclare-t-elle, vous ne serez jamais acteur! ». Mais le jeune Alec persévère et obtient une bourse pour suivre les cours à l’école d’art dramatique de Fay Compton. Il monte très vite sur scène et se joint, dès 1934, à une illustre troupe de l’Old Vic qui comprend John Gielgud et Laurence Olivier.
C’est d’ailleurs Laurence Olivier qui le sollicite pour jouer à l’Old Vic de Londres. Dès lors, Alec Guinness se familiarise avec tous les grands rôles du répertoire. Il ne débute réellement à l’écran qu’après la guerre -pendant laquelle il sert dans la Royal Navy, en tant qu’officier de marine. Il avait jusque là simplement fait de la figuration en 1934 dans une comédie musicale intitulée Evensong.
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, David Lean l’engage pour un petit rôle dans Les grandes espérances (1946). C’est le début d’une prestigieuse carrière… malgré un producteur qui le décourage à nouveau : « Vous n’avez pas du tout le type-cinéma ! » Il retourne au théâtre mais David Lean, désirant travailler avec lui, propose à Guinness le personnage de Fagin dans Oliver Twist (1948). Le comédien fut taxé d’antisémitisme à cause du maquillage, notamment un nez proéminent jugé caricatural. Immédiatement après, il va connaître la gloire avec Noblesse oblige. Le film obtint un grand succès international. Alec Guinness est devenu le grand acteur de composition du cinéma britannique. Et il n’aura de cesse de prouver son talent en colonel Nicholson dans Le pont de la rivière Kwai (1957), en prince Faycal dans Lawrence d’Arabie (1962), en général Yevgraf Jivago dans Le docteur Jivago (1965) ou en fuhrer dans Les dix derniers jours d’Hitler (1973). Une plus jeune génération de spectateurs connaît le comédien pour son rôle du maître jedi âgé Obi-Wan Kenobi dans la saga Star Wars

Noblesse oblige, le mardi 17 mars à 19h30 à La Grange, avenue Foch à Riedisheim. La soirée est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© DR

 

La critique de film

Des fiancés monstrueux et si émouvants  

Une fiancée (Jessie Buckley) en colère. DR

Une fiancée (Jessie Buckley) en colère. DR

Du fond des ténèbres de l’au-delà, les mânes de Mary Shelley sont en colère. Bien sûr, elle a écrit le fameux Frankenstein ou le Prométhée moderne mais elle n’a pas pu écrire tout ce qu’elle voulait encore dire, emportée à 53 ans par une tumeur cérébrale. « Depuis des siècles, hurle-t-elle, j’essaye de faire sortir cette tumeur de ma tête… » Une histoire d’horreur, une histoire d’amour ? Quelque chose se fissure en elle. Il y a deux esprits au lieu d’un… Et la femme de lettres britannique (1797-1851) prévient : « Si Frankenstein vous a effrayé, ma prochaine histoire vous fera crier : à l’aide ! »
C’est par une séquence en noir et blanc qui n’a rien à envier au grand cinéma expressionniste allemand, pas plus d’ailleurs qu’aux premières œuvres de David Lynch, que s’ouvre The Bride ! D’emblée, Maggie Gyllenhaal va planter le décor d’une aventure horrifique qui relève du manifeste féministe sous le signe de « J’aimerai autant pas ».
C’est dans le Chicago des années trente, au fond d’un grand bar, que l’on fait la connaissance de la blonde et tonitruante Ida. Mais cette jeune femme-là, à laquelle un homme tente de faire avaler une huître, va la vomir avant d’être prise de convulsions. Cela ne l’empêche pas de se montrer menaçante envers un gros type en costumé rayé. Malheureusement pour la désobéissante Ida, Lupino est un ponte de la mafia. Autant dire que la blonde finira au bas d’un escalier, la nuque et le corps cassés de partout.
C’est aussi à Chicago que surgit de nulle part, un certain Frank, robuste gaillard qui cache son visage sous un large chapeau et une écharpe noire. Rongé par la solitude mais aussi un désir puissant pour une hypothétique compagne, cet homme vient frapper à la porte du docteur Cornelia Euphronious, une scientifique visionnaire. Si elle prend d’abord peur devant ce type qui lui explique qu’il voudrait avoir… un rapport, la toubib va accéder à la demande de Frank : lui créer une compagne.

Retour à la vie pour la fiancée. DR

Retour à la vie pour la fiancée. DR

Ensemble, dans un cimetière, ils récupèrent le corps martyrisé d’Ida et le docteur Euphronious, par un mélange de connections électriques, va ressusciter la jeune femme. Revenue, sans le savoir, d’entre les morts, la fiancée de Frank va goûter une nouvelle existence. Cette seconde vie va la propulser dans un maelström d’événements qui dépassent tout ce que le jeune couple aurait pu imaginer…
Pour sa seconde réalisation après The Lost Daughter (2021), un drame avec Olivia Colman en tête d’affiche, adapté du roman Poupée volée d’Elena Ferrante, Maggie Gyllenhaal met ici les petits plats dans les grands avec une production au solide budget de 80 millions de dollars.
Sur fond de meurtres et d’incessantes cavales façon Bonnie and Clyde, un couple hors-la-loi tente de vivre une histoire d’amour passionnelle et tumultueuse alors que tout s’oppose à leur idylle, y compris la détermination de la fiancée à faire tomber un mafieux qui a largement abusé (et tué) d’innocentes proies féminines. On ne sait si la cinéaste avait une petite idée (contemporaine) derrière la tête en écrivant son scénario. Mais clairement Maggie Gyllenhaal propose, ici, une relecture d’un grand mythe de la littérature puis du grand écran et en ciblant plus précisément La fiancée de Frankenstein que James Whale réalise en 1935. Mais si la fiancée de 1935, incarnée par Elsa Lanchester, n’a finalement qu’un rôle assez minime dans ce fleuron des Universal Monsters, il n’en va pas de même ici. On peut le constater dès le titre… d’où Frankenstein disparaît au profit d’un point d’exclamation qui n’a rien d’anodin. Pour la cinéaste, il symbolise l’explosion de la voix de cette femme qui, plus qu’une simple création monstrueuse, revient avec des désirs et des intentions propres. Ni Ida, ni Penny jolie, ni la fiancée de Frankenstein, elle est juste la fiancée. Et surtout elle est une meneuse qui n’entre pas dans les cadres qu’on voudrait, y compris son amoureux transi de Frank, lui assigner.

En cavale avec Frank (Christian Bale). DR

En cavale avec Frank (Christian Bale). DR

La fiancée mène le bal et devient l’égérie d’un mouvement social aussi radical que débridé, dans lequel, au cri de « Attaque cérébrale », les femmes se font sa tête. Crinière blonde, sourcils décolorés, teint pâle, lèvres noires et tatouage sombre au coin de la bouche.
Révélée au grand public en 2002 avec La secrétaire, histoire d’une secrétaire dans un petit cabinet d’avocat qui découvre, avec une certaine volupté, les plaisirs de la fessée, Maggie Gyllenhaal alterne une carrière majoritairement arty avec quelques échappées plus grand public comme Chassé-croisé à Manhattan (2006), World Trade Center (2006) ou en reprenant au pied levé le rôle de Rachel Dawes dans The Dark Night (2008).
Comme cinéaste, elle offre, avec The Bride !, une œuvre très foisonnante (qui semble certes partir parfois dans tous les sens) mais qui a le mérite de ne jamais ralentir. La photographie de Lawrence Sher (responsable des images des deux Joker et couronné d’un Oscar de la meilleure photo pour le premier) est impressionnante. Quant à l’histoire, elle fait la part belle au cinéma d’antan et au musical siglé Busby Berkeley, avec des clins d’oeil aussi à Cabaret ou à L’ange bleu, la fiancée donnant une version personnelle de Falling in Love Again sans oublier les films de gangsters comme les aime Scorsese.

Le docteur Euphronious (Annette Benning), une scientifique visionnaire. DR

Le docteur Euphronious (Annette Benning),
une scientifique visionnaire. DR

L’interprétation emporte l’adhésion. Christian Bale est un Frankenstein torturé et couturé de toutes parts, Peter Sarsgaard (mari de la cinéaste à la ville) un flic paumé et Jake Gyllenhaal apparaît comme un lointain cousin de Fred Astaire. Enfin Maggie Gyllenhaal apporte un soin tout particulier à trois personnages féminins majeurs. Il en va ainsi du docteur Euphronious (Annette Benning) qui rend la vie à la fiancée, de l’inspecteur Myrna Mallow (Penelope Cruz) qui joue une carte très perso dans le dénouement et évidemment de la volcanique fiancée portée par la tonique Jessie Buckley. La comédienne irlandaise, toujours à l’affiche dans Hamnet en épouse de Shakespeare, est en train de s’imposer complètement sur le devant de la scène hollywoodienne, donc mondiale !
« Je t’aime jusqu’à la fin des temps, se disent-ils. Parce que nous sommes morts depuis le début ».

THE BRIDE ! Epouvante/Horreur (USA – 2h07) de Maggie Gyllenhaal avec Jessie Buckley, Christian Bale, Annette Bening, Peter Sarsgaard, Penelope Cruz, Julianne Hough, John Magaro, Jeannie Berlin, Zlatko Buric, Jake Gyllenhaal. Dans les salles le 4 mars.

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