Juste une image…
Riche propriétaire foncier (qui est cependant en train de se faire exproprier de ses terres ancestrales par la réforme agraire) et catholique fervent, Francisco Galván (Arturo de Cordova) tombe sous le charme d’une fidèle, Gloria Milalta. Bien qu’elle soit déjà fiancée à Raul, un ingénieur, Francisco parvient à la séduire. Il ne lui faut guère plus de temps pour la convaincre de l’épouser. Mais très vite, il révèle sa jalousie maladive et s’enfonce dans la paranoïa…
Portrait d’un paranoïaque, El est l’un des films préférés de son auteur et l’un de ses plus personnels. Si Luis Buñuel, né en Espagne en 1900 mais exilé à cause de la censure franquiste (il prit la nationalité mexicaine en 1951) dit se reconnaître dans ce personnage de jaloux maladif, c’est en entomologiste qu’il observe son héros, tel un scarabée zigzaguant sur la route.
Fustigeant avec humour une certaine bourgeoisie cléricale, il décrit une société machiste où les femmes sont entièrement assujetties aux hommes. Aliéné par sa passion pour Gloria (Delia Garces) et nourrissant une jalousie morbide et destructrice, cet homme de bonne famille, aux grandes valeurs morales, bien intégré et catholique pratiquant, perd pied et entre dans une paranoïa intense, un délire de persécution dévorant.
Plus qu’aucun autre, ce récit conjugal éclaté aurait pu s’intituler Drame de la jalousie. Mais évidemment teinté de ce qui fait le sel du cinéma de Luis Buñuel : ironie, cynisme, fétichisme et poésie.
La scène initiale de El inscrit de la façon la plus magistrale la structure sans échappatoire de l’impossibilité de l’acte sexuel entre Francisco et cette femme. Buñuel filme le coup de foudre dans la situation sociale la plus chargée d’interdit : une cérémonie religieuse spectaculaire où Francisco, pilier de l’ordre social et religieux, a été choisi pour porter le broc d’eau de la cérémonie du lavement des pieds. Cette rencontre amoureuse a lieu sur une sorte de proscenium de l’autel, où cohabitent le sacré et le profane, devant la communauté populaire réunie dans l’église, et sous le regard des prêtres dont il est proche, comme le sera plus tard le Don Lope de Tristana.
« El n’est ni un film anticlérical ni un film surréaliste, écrira François Truffaut, ce n’est pas non plus un réquisitoire, un constat ou un pamphlet. À travers le récit de Gloria qui se croit incomprise, c’est Francisco qui souffre de l’être plus qu’aucun homme au monde. Il est même permis de penser que El comporte quantité de notations autobiographiques. Comme Citizen Kane, Le Sang d’un poète, Les Dames du bois de Boulogne, El prend la place qui est déjà la sienne: une grande œuvre du cinéma moderne. »
Réalisé en 1953 et présenté en sélection officielle au Festival de Cannes (où il fut mal accueilli), El, souvent nommé par son titre français Tourments est l’un des fleurons de la prolifique période mexicaine de Bunuel qui compte de nombreux chefs d’oeuvre, ainsi Los olividados (1950), La vie criminelle d’Archibald de la Cruz (1955), Nazarin (1959) ou Viridiana (1961). Et évidemment l’impressionnant portrait d’un paranoïaque de la pire engeance !
« Peut-être est-ce le film, dira le cinéaste, où j’ai mis le plus de moi-même. Il y a quelque chose de moi dans le protagoniste. […] Je partage le sentiment qu’il éprouve lorsqu’il voit les gens tout en bas, comme des fourmis, et qu’il dit : “J’aimerais être Dieu, pour les écraser…” »
Quant à Jacques Lacan, il a trouvé que la précision clinique de l’étude du caractère de Francisco Galvan dans Tourments était telle, que le célèbre psychanalyste a utilisé cet exemple pour décrire la paranoïa lors de ses fameux séminaires de Sainte-Anne.
El, le mardi 15 avril à 19h30 au Palace, avenue de Colmar à Mulhouse. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.
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