Juste une image…

 

Gary Cooper

A dix heures trente du matin, le shérif d’Hadleyville, Will Kane, vient d’épouser la jeune quaker Amy Fowler. Tous deux projettent d’ouvrir un magasin dans une bourgade voisine et Will Kane s’apprête à rendre son étoile de shérif. Mais il apprend le retour imminent de Frank Miller, qu’il a jadis arrêté et qui a par la suite été condamné à mort. Finalement libéré au bout de cinq ans, Miller est en route pour Hadleyville dans l’intention de régler son compte au shérif. Il doit arriver par le train de midi à la gare, où trois de ses complices l’attendent.
Malgré les supplications de sa femme, Kane décide de rester à son poste et tente de recruter des hommes parmi les habitants de la ville. Mais, l’un après l’autre, tous lui font défaut, par lâcheté, intérêt ou amitié pour le bandit. C’est donc seul qu’il va devoir faire face à quatre hommes, jusqu’à ce que son épouse comprenne, grâce à l’intervention de l’ancienne maîtresse de son mari, que sa place est auprès de lui
A l’arrivée du train, les rues de la ville désertées se transforment en champ de bataille. Le combat se termine par la victoire du shérif, secondé par sa femme qui, malgré ses convictions religieuses, tue un des quatre hommes. Le shérif jette alors son étoile dans la rue par mépris pour la lâcheté des habitants, puis, sans se retourner, Will et Amy Kane quittent Hadleyville.
Avec Le train sifflera trois fois (titre français qui fait référence au fait que le train de midi doit siffler trois coups au cas où Frank Miller en descendrait), Ciné-Ried à Riedisheim donne sa dernière séance de la saison pour rendre hommage à une légende d’Hollywood.
Au début des années cinquante, Gary Cooper est l’une des stars majeures d’Hollywood. En 1949, il a incarné, dans Le rebelle, Howard Roark, un architecte idéaliste inspiré par Frank Lloyd Wright et signé de King Vidor.
Il tourne alors avec les plus grands : Delmer Daves (Horizons en flammes, 1949), Michael Curtiz (Le roi du tabac, 1950), Henry Hathaway (La Marine est dans le lac, 1950), William A. Wellman (It’s a Big Country, 1951), Raoul Walsh (Les aventures du capitaine Wyatt, 1951).
En 1952, c’est donc Fred Zinnemann qui le dirige dans High Noon. « Coop » enchaînera avec La mission du commandant Lex (1952) d’André de Toth, Retour au paradis (1953) de Mark Robson, Le jardin du diable (1954) où il retrouve Henry Hathaway ou encore le magnifique Vera Cruz (1954), emblématique western de Robert Aldrich.
Si Gary Cooper remporte son second Oscar du meilleur acteur avec le personnage du shérif Kane (après celui pour Sergent York en 1942), il est accompagné, dans le rôle de sa jeune épouse, par une débutante promise à un beau (mais bref) parcours hollywoodien. A 23 ans, Grace Kelly débute dans son premier grand rôle au cinéma. Quant à Lee Van Cleef, qui sera l’un des grands méchants du cinéma américain, il fait aussi ses débuts ici dans le rôle muet de l’un des comparses de Miller.
Fred Zinnemann va concevoir son film avec trois éléments visuels récurrents : le plan fixe sur la voie ferrée, qui signifie la menace attendue ; le parcours désespéré du shérif cherchant de l’aide dans toute la ville ; les horloges, de plus en plus grosses à l’image et de plus en plus fréquentes au fur et à mesure que la menace se rapproche.
La chanson du film en forme de ballade (interprétée par Tex Ritter sous le titre Do not forsake me, oh my darlin’) et donné dans la version française sous le titre Si toi aussi tu m’abandonnes participe aussi de faire de High Noon, un film-culte. Parmi les quatre Oscars qui couronnèrent le film, deux sont allés à la musique : Oscar de la meilleure musique pour Dimitri Tiomkin et Oscar de la meilleure chanson pour Dimitri Tiomkin (musique) et Ned Washington (paroles)
En nuançant l’image du héros sans peur et sans reproche, Zinnemann ne se fit pas que des amis. John Wayne exprima sa détestation pour ce film, qu’il qualifie de « un-american », par sa condamnation de la majorité silencieuse et d’une certaine lâcheté citoyenne. En réaction, Wayne tourna Rio Bravo sous la direction d’Howard Hawks, autre détracteur du film.
Par ailleurs, High Noon sortait aux heures les plus noires du maccarthysme. Le scénariste et producteur Carl Foreman fut d’ailleurs convoqué par la Commission des activités anti-américaines et se retrouva dans la situation de Will Kane. Ses amis l’évitent et quand il veut voir quelqu’un, il est absent. Après la sortie du film, to be high noon est devenu une expression courante, signifiant « être complètement seul avec de gros problèmes ».

Le train sifflera trois fois, le mardi 19 mai à 19h30 à La Grange, avenue Foch à Riedisheim. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.

© DR

 

La critique de film

L’immense détresse de Samuel Paty et le tendre spiritisme de Suzanne  

"L'abandon": Samuel Paty (Antoine Reinartz) dans sa classe.

« L’abandon »: Samuel Paty (Antoine Reinartz)
dans sa classe.

LIBERTÉ.- Une sonnerie lointaine semble résonner dans ce qui doit bien être une salle de classe. L’homme qui marche, filmé de dos et au ralenti, se dit qu’il n’a jamais rêvé d’être un héros. Mais que, oui, il serait heureux que ses cours d’histoire-géo éveillent des vocations. Mais il préfère rester un prof anonyme. Parce qu’on ne maîtrise pas tout. Ni son destin, ni son époque.
Nous sommes en octobre 2020 et Samuel Paty s’apprête à donner un cours d’enseignement moral et civique à des élèves de quatrième du collège de Conflans-Sainte-Honorine. Pour illustrer son propos sur la liberté de la presse et, plus largement, sur la liberté d’expression, il a prévu, dans une étude de cas en relation avec l’attentat meurtrier contre Charlie Hebdo en 2015, de montrer des caricatures de Mahomet publiées par le journal satirique. Comme ces images sont, par nature, provocatrices, le professeur propose aux élèves qui pourraient être choqués de détourner le regard ou de sortir brièvement de sa classe en compagnie d’une auxiliaire de vie scolaire… Et Samuel Paty d’évoquer la fragilité de la liberté de la presse, le droit de se moquer et le choix de l’insolence pour faire réfléchir.
Adolescente rebelle et élève souvent absente, Bachira raconte à son père que son prof a montré des images du prophète tout nu. « C’est tous des racistes, dit-elle, le prof m’a fait peur. On était super mal ! » Cet homme empoigne alors son portable et adresse un message à tous ses contacts pour dénoncer les faits et « dire stop à tout ça ! » Las, il s’avère que Bachira n’a pas assisté au cours, absente une nouvelle fois du collège. Relayé par les réseaux sociaux, le message se répand à grande vitesse. Au soutien du père de Bachira, un homme qui se dit « représentant des imams de France », en réalité un agitateur islamiste, assure qu’il faut frapper vite et fort, virer ce « voyou » de l’Education nationale. « Si on avait été des Juifs, ose-t-il, jamais on ne nous aurait traité comme ça ! » Dans l’ombre, quelque part, un type qui regarde en boucle des images de décapitations commises par l’État islamique, se prépare à l’irrémédiable. Ce sera chose faite le 16 octobre 2020 à 16h52 à la sortie du collège.
Tout le monde connaît le nom de Samuel Paty mais peu de gens connaissent réellement son histoire. A la lumière des enquêtes et des procès, le réalisateur Vincent Garenq revient, avec L’abandon (France – 1h40. Dans les salles le 13 mai), sur ses onze derniers jours, et l’engrenage qui a conduit à sa mort tragique.
Plutôt qu’une forme documentaire, le cinéaste a choisi la fiction pour laisser place à l’émotion, incarner Samuel Paty, intégrer son point de vue, s’identifier à lui, ressentir ce qu’il a pu vivre. « La force du cinéma et de la fiction, dit Garenq, c’est de rendre la réalité de Samuel Paty sensible et concrète, de la faire éprouver à hauteur de spectateur, dans ce qu’elle a de plus humain. »

"L'abandon": Un père (Nedjim Bouizzoul) et Bachira, sa fille (Emma Boumali). Photos Guy Ferrandis

« L’abandon »: Un père (Nedjim Bouizzoul)
et Bachira, sa fille (Emma Boumali).
Photos Guy Ferrandis

Bien sûr, on fera probablement le reproche à Vincent Garenq de mettre en œuvre une forme bien classique, reprenant la manière seventies/eighties d’un Yves Boisset qui racontait ainsi l’enlèvement de Ben Barka (L’attentat, 1972) ou l’assassinat d’un magistrat (Le juge Fayard dit « Le shériff », 1977) mais, cependant, l’objectif est, ici, atteint. En l’occurrence, montrer la dimension kafkaïenne d’un collège assiégé avec, en son centre, un enseignant honorable et très seul (Antoine Reinartz, très convaincant) rapidement broyé dans un engrenage infernal.
Vincent Garenq qui avait déjà traité de l’affaire d’Outreau (Présumé coupable en 2011), de l’affaire Clearstream (L’enquête en 2015) ou de l’affaire Krombach (Au nom de ma fille en 2016), réussit bien, ici, à décrypter l’écheveau des circonstances qui ont amené à la mort tragique de Samuel Paty. L’abandon, présenté hors compétition en sélection officielle à Cannes 2026, c’est une succession de dysfonctionnements, de lâchetés ou de naïvetés. On sent la machine qui s’emballe et s’affole alors même qu’on sait, très vite, que Bachira a menti. Les réseaux sociaux sont justement montrés du doigt mais aussi la stupéfiante tiédeur de l’Education nationale, le manque de soutien de certains collègues du prof, la violence des agitateurs islamistes, le gâchis des autorités et le manque de discernement des différents services de police.
La nuit est tombée, sur les murs d’une classe vide, tourne la lumière bleue des gyrophares policiers. A des policiers anti-terrroristes, une jeune femme musulmane cite une phrase du Coran : « Tuer une âme, c’est tuer toute l’humanité ».

"La Venus...": Suzanne (Anaïs Demoustier) et Antoine (Pio Marmaï).

« La Venus… »: Suzanne (Anaïs Demoustier)
et Antoine (Pio Marmaï).

ART.- Entrez, entrez, Mesdames et messieurs, venez voir à l’oeuvre l’impressionnante Vénus électrificata, celle qui, lorsque vous partagez un baiser avec elle, vous fait passer de l’électricité dans tout le corps. Titus, le patron du stand forain, se charge de faire la retape en promettant des vibrations, du vertige, de l’extase. Le coup de foudre, en somme. Et même s’il faut, pour cela, produire en coulisse, l’électricité nécessaire à l’intense numéro de la charmante Claudia, de son vrai nom Suzanne. Mais l’intensité, la jeune femme en a soupé… Ah, si elle pouvait prendre la poudre d’escampette. Mais Titus, qui doit bien être un peu souteneur à l’occasion, la tient par les dettes qu’elle a accumulées.
Dans le Paris de 1928, Antoine Balestro, jeune peintre en vogue, n’arrive plus à travailler depuis la mort d’Irène, son épouse. De quoi désespérer Armand, son galeriste, qui ferait tout pour avoir des petits et des grands formats. Un soir où il a de nouveau bu plus que de raison, Antoine tente d’entrer en contact avec sa femme par l’intermédiaire d’une voyante. Sans le savoir, il va se retrouver à parler à Suzanne qui venait de se glisser dans la roulotte de la spirite pour y voler de la nourriture.
Très vite, Suzanne montre de vrais dons pour l’imposture. Antoine est bouleversé et ravi de s’entretenir avec le fantôme d’Irène. D’autant que les séances qui s’enchaînent désormais, sont très crédibles, nourries qu’elles sont par les souvenirs vécus procurés par un Armand qui voit son commerce redémarrer. Car Antoine s’est remis à peindre…
Présenté en sélection officielle et film d’ouverture de Cannes 2026, La Vénus électrique (France – 2h02. Dans les salles le 13 mai) est déjà le onzième long-métrage de Pierre Salvadori. Le cinéaste français commença sa carrière, dans le « long », en 1993 avec Cible émouvante. Un titre qui aurait aussi pu convenir, ici ! Car Salvadori donne une charmante comédie dont on admire d’entrée l’élégante écriture et la belle maîtrise dans la mise en scène des états d’âme du malheureux Antoine et de la maligne Suzanne. Mais, pour être futée et voir dans les séances de spiritisme, une bonne occasion (elle fait volontiers les poches de son client) de se sortir de la mouise, Suzanne va devoir composer avec un événement qu’elle n’avait pas prévu. Voilà qu’elle tombe doucement amoureuse de l’homme qu’elle manipule, tout en devenant la porte-parole de sa propre rivale !

"La Venus...": Irène (Vimala Pons) et Armand (Gilles Lellouche). Photos Guy Ferrandis

« La Venus… »: Irène (Vimala Pons)
et Armand (Gilles Lellouche).
Photos Guy Ferrandis

Au-delà des péripéties qui se succèdent à un rythme soutenu, La Vénus électrique séduit par ses décors colorés et dynamiques. On passe, dans la représentation très réussie d’une époque stylisée, de la fête foraine aux séances de voyance ou de la galerie d’art d’Armand à l’atelier d’Antoine. Par moments, comme tout cela se passe dans un Paris revisité par la magie du cinéma, on songe à l’univers d’Amélie Poulain. Ensuite il suffit de se laisser porter par la beauté des dialogues qui font la part belle aux sentiments amoureux, à l’extase et à la brûlure, à la culpabilité comme un contrepoison à l’égoïsme, à la porosité́ entre les morts et les vivants, le passé et le présent…
« Je crois, dit Pierre Salvadori, qu’au cinéma, les spectateurs attendent un ton, un langage. Une mise en scène. J’ai cette certitude qu’elle peut presque procurer un plaisir physique au spectateur, comme les films d’horreur provoquent des frissons. La mise en scène, le ton d’un film, tissent doucement comme un fil invisible entre le spectateur et l’écran. » De fait, La Vénus… est un remarquable récit visuel porté par de singuliers et parfois extravagants personnages. Suzanne est lasse d’être offerte au public et aspire à une autre vie. Antoine est rongé par la culpabilité. Il n’a plus de désir. Ni de courage. Ni celui de vivre, ni celui de mourir. Il végète et il boit. C’est un vivant-mort qui incarne aussi l’innocence au cœur du récit. Armand est un marchand sentimental et un traître pas très doué. Quant à Irène, l’épouse disparue, elle déjoue tous les stéréotypes et s’avère plus pygmalion que muse…
Pour les incarner, Salvadori peut se reposer sur un brillant quatuor : Anaïs Demoustier (Suzanne), Pio Marmaï (Antoine), Vimala Pons (Irène) et Gilles Lellouche (Armand).
Comme le lance, d’entrée, Titus aux badauds qui déambulent dans la foire de Saint-Ouen : « Ici ni magie, ni illusion, point de monstre, ni de colosse ! Ici, juste de l’émotion, juste des sensations. » C’est effectivement ce que propose, avec grâce, La Vénus électrique !

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