Juste une image…
Lorsqu’il tourne La soif du mal, Orson Welles n’a plus rien réalisé à Hollywood depuis dix ans. Et il ne sait évidemment pas qu’il tourne son dernier film hollywoodien. Son dernier film pour les studios était, en 1946, l’intense et foisonnante Dame de Shanghaï. A la fin des années cinquante, Universal a acheté les droits d’un roman noir de Whit Masterson et a confié l’écriture à Orson Welles pour en tirer le scénario d’un polar de série B. Charlton Heston, pressenti pour tenir le rôle principal, insiste pour être dirigé par le cinéaste de Citizen Kane. Rassuré par la qualité du scénario, Universal accepte…
Réalisé en 1957, Touch of Evil (en v.o) raconte comment l’explosion d’une bombe dans le secteur américain de Los Robles, petite ville frontalière entre les États-Unis et le Mexique, fait bientôt craindre des complications entre les deux pays. Un policier mexicain, Mike Vargas, alors en voyage de noces, décide de s’investir dans l’enquête et découvre les méthodes peu recommandables de son homologue, Hank Quinlan. Vargas et sa femme se retrouvent pris au piège entre une police locale corrompue et les gangs de la région.
En clôture de la saison de son ciné-club du Palace à Mulhouse, Pierre-Louis Cereja présente un magnifique fleuron du baroque wellesien. La célèbre ouverture du film est un moment d’anthologie composé d’un impressionnant plan-séquence (3 minutes et 20 secondes) réalisé à la grue, certainement l’un des plus longs de l’histoire du cinéma. La soif du mal est certes un polar mais Welles y apporte sa touche, passant d’un pays à un autre, du mensonge à la vérité, de la vie à la mort. Mike Vargas, policier intègre, se heurte à Quinlan, flic véreux dans une société qui se délite et un monde qui tire à sa fin…
Face à Charlton Heston et à Janet Leigh (qui a tourné l’essentiel du film avec un bras dans le plâtre), Orson Welles, monstrueux, grimé et grossi, campe Quinlan, vieil ivrogne obèse qui fabrique de fausses preuves…
La raison du choix de Welles comme metteur en scène est discutée : a-t-il été imposé par Charlton Heston ou par le producteur Albert Zugsmith aux studios Universal qui craignaient que le film ne fût un gouffre financier ? Lors du premier jour de tournage, Welles réussit l’exploit de mettre en boîte l’équivalent de quatre jours de tournage et rassure les financiers d’Universal qui vont lui laisser une grande liberté. Il décide alors de se libérer de la surveillance des studios et déplace l’équipe, en extérieurs, à Venice (Californie) où il tourne de nuit. Le tournage se déroule sans difficulté en un temps record, en six semaines entre le 18 février et le 2 avril 1957. Cependant, Universal n’est pas satisfait du premier montage. Le studio confie le nouveau montage à Ernst Nims et décide de refaire tourner des séquences par Harry Keller. Mécontent des modifications apportées à son montage, Welles envoya au studio une note de 58 pages comprenant les changements qu’il envisageait d’apporter au film qui devait finalement sortir.
Les deux scènes dans lesquelles apparaît Marlene Dietrich furent tournées en une nuit, gracieusement, par l’actrice. Elle s’inspira de son rôle de gitane dans Les anneaux d’or de Mitchell Leisen, tourné en 1947, notamment concernant la perruque brune. « Orson Welles m’avait dit de préparer moi-même mon costume et de me présenter sur le plateau à la date prévue, prête pour le tournage. Nous devions nous retrouver vers huit heures du soir, à Santa Monica, où il avait découvert un bungalow presqu’en ruine qu’il avait meublé, et où il avait même installé un piano mécanique. » Le cinéaste explique à la star : « Dans le film, vous dirigerez un bordel mexicain, alors soignez votre costume et soyez à l’heure. » Marlène se souvient : « Le jour dit, j’arrivais en tenue pour le tournage. J’avais écumé les garde-robes de tous les costumiers de cinéma de ma connaissance et j’avais revêtu des jupes, des gilets, des boucles d’oreilles, des perruques, etc., pour que Welles ait un certain choix. Je me présentais à Santa Monica en avance, comme d’habitude, et je marchais vers lui, espérant un signe d’approbation, mais il se détourna de moi, avant de faire volte-face et de pousser un cri, car il ne m’avait pas reconnue du premier coup. Sa réaction dépassait mes espérances ! »
« Cet abominable capitaine Quinlan, dit Orson Welles, représente à mes yeux tout ce que je hais le plus au monde : la volonté de puissance autorisant la poursuite d’une fin par n’importe quels moyens ; l’image d’un flic outrepassant scandaleusement ses pouvoirs et se substituant aux juges… le serviteur, l’instrument et en même temps le protecteur des puissances financières peu soucieuses de morale ; et enfin l’agent d’un racisme que je n’ai pas évidemment renoncé à dénoncer, ayant situé l’intrigue à la frontière des USA et du Mexique, en faisant de la crapule un ‘cop ‘ américain et de l’acteur providentiel un héros d’origine mexicaine, le senor Vargas. (…) Je vous adjure de beaucoup insister sur ce point lorsque vous entendrez autour de vous discuter de mon film, faute de quoi je ne sais ni pourquoi, ni comment, ma pensée et mon dessein seraient absolument trahis. »
La soif du mal, le mardi 9 juin à 19h30 au Palace, avenue de Colmar à Mulhouse. La séance est présentée et animée par Pierre-Louis Cereja.
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